À Lomé, une formation de l’OCDE réunit cette semaine enquêteurs, magistrats et spécialistes de plusieurs pays autour des enquêtes financières, du blanchiment de capitaux et des crypto-actifs. Pour le Togo, l’enjeu dépasse la seule question des cryptomonnaies : il s’agit désormais de comprendre comment circulent les nouvelles formes de valeur dans une économie de plus en plus numérique.

Il y a quelques années encore, parler de crypto-actifs dans une administration fiscale ou judiciaire aurait pu sembler prématuré. Aujourd'hui, le sujet s'installe progressivement dans les salles de formation des enquêteurs.

Du 7 au 11 septembre 2026, l'Office Togolais des Recettes (OTR) accueille à Lomé la troisième édition de l'Académie francophone de l'OCDE consacrée aux enquêtes financières. La rencontre se tient à l'Institut de Formation Fiscale et Douanière et rassemble des professionnels venus de plusieurs pays d'Afrique, d'Europe et d'ailleurs.

Le programme porte notamment sur les enquêtes financières, le blanchiment de capitaux, la fraude fiscale, la corruption et les crypto-actifs. L'information peut sembler technique. Elle révèle pourtant un changement important.

Au Togo comme ailleurs en Afrique, les autorités doivent désormais être capables de comprendre des transactions qui ne passent plus nécessairement par les circuits financiers traditionnels.

Les crypto-actifs deviennent un sujet d'enquête

Le développement des crypto-actifs a longtemps été abordé sous l'angle de l'innovation financière.

Bitcoin, stablecoins, plateformes d'échange et blockchain ont progressivement trouvé leur place dans les discussions sur les paiements, l'investissement et les transferts internationaux, mais leur développement crée aussi une nouvelle réalité pour les administrations publiques.

Lorsqu'une valeur circule sous forme numérique, son parcours peut prendre des chemins très différents de ceux d'un transfert bancaire classique.

Un utilisateur peut convertir une monnaie locale en crypto-actif, transférer celui-ci vers un portefeuille situé dans une autre juridiction, passer par une plateforme d'échange puis convertir les fonds en monnaie traditionnelle.

Pour un enquêteur financier, reconstituer ce parcours demande donc de nouvelles compétences. Ce n'est pas nécessairement parce que la transaction est invisible.

C'est parce que les traces financières sont différentes.

Une blockchain publique laisse des traces

L'une des idées reçues les plus persistantes autour des cryptomonnaies est celle d'un système totalement anonyme.

Dans les faits, de nombreuses blockchains publiques enregistrent les transactions de manière permanente et permettent d'observer les mouvements entre différentes adresses.

Le problème est ailleurs.

Une adresse blockchain ne donne pas automatiquement le nom de la personne qui la contrôle. C'est là que commence le travail d'enquête.

Pour comprendre l'origine ou la destination de certains fonds, les enquêteurs peuvent avoir besoin de croiser les données présentes sur la blockchain avec d'autres informations : données provenant d'une plateforme d'échange, éléments bancaires, documents commerciaux, informations fiscales ou renseignements obtenus auprès d'autorités étrangères.

La blockchain devient alors une source de données parmi d'autres.

Le défi n'est plus seulement de voir une transaction. Il est de comprendre qui se trouve derrière elle et quelle est sa véritable finalité.

Le cas des stablecoins mérite une attention particulière

Dans les économies émergentes, la question des crypto-actifs ne se résume d'ailleurs pas au bitcoin. Les stablecoins occupent une place croissante dans les usages liés aux transferts et aux paiements internationaux. Leur valeur, généralement liée à une monnaie comme le dollar américain, les rend particulièrement intéressants pour les utilisateurs qui souhaitent déplacer une valeur sans s'exposer directement à la volatilité du bitcoin ou d'autres crypto-actifs.

Pour l'Afrique, cette évolution est loin d'être secondaire. Les échanges commerciaux transfrontaliers sont nombreux. Les entreprises doivent régulièrement payer des fournisseurs à l'étranger et les particuliers transfèrent de la valeur entre plusieurs pays.

Les crypto-actifs peuvent donc répondre à des besoins réels.

Mais cette même facilité de transfert oblige les autorités à mieux comprendre les mouvements de fonds.

Le sujet n'est pas de considérer chaque transaction en crypto-actifs comme suspecte. Il est de savoir identifier celles qui nécessitent réellement une investigation.

Crypto-actifs et blanchiment : éviter les raccourcis

Le rapprochement entre crypto-actifs et blanchiment de capitaux doit d'ailleurs être fait avec prudence.

Une cryptomonnaie n'est pas, par nature, un instrument de blanchiment.

Les espèces, les comptes bancaires, les sociétés commerciales ou les transferts internationaux peuvent eux aussi être utilisés à des fins légales ou criminelles.

Ce qui intéresse les enquêteurs, ce sont les comportements et les schémas financiers.

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Des mouvements inhabituels, des transferts successifs entre plusieurs adresses, des fonds provenant d'une source identifiée comme risquée ou encore certaines tentatives visant à masquer l'origine d'un capital peuvent devenir des éléments importants dans une enquête.

La formation organisée à Lomé s'inscrit précisément dans cette logique : renforcer les capacités des professionnels pour identifier les opérations suspectes et exploiter les informations recueillies au cours d'une investigation.

Pourquoi le sujet est important pour le Togo

Le Togo se trouve au cœur d'un environnement financier qui évolue rapidement.

Comme dans d'autres économies africaines, les services financiers traditionnels coexistent désormais avec le Mobile Money, les fintechs, les plateformes numériques et les crypto-actifs.

Ces différents réseaux peuvent parfois se rejoindre.

Un utilisateur peut commencer avec des francs CFA, passer par un service de paiement numérique, convertir une partie de ses fonds en stablecoins, effectuer un transfert international puis revenir vers une infrastructure financière traditionnelle.

Chaque étape peut relever d'un acteur différent.

Pour une administration fiscale ou un service d'enquête, la difficulté consiste alors à reconstituer l'ensemble du parcours.

C'est précisément pour cette raison que la formation des enquêteurs devient stratégique.

Comprendre les nouveaux outils financiers devient une condition pour comprendre les nouveaux flux financiers.

Une affaire peut traverser plusieurs frontières

Il existe un autre élément qui complique les enquêtes sur les crypto-actifs : leur dimension internationale.

Une opération initiée au Togo peut impliquer une plateforme située dans un autre pays, un portefeuille contrôlé depuis une troisième juridiction et une contrepartie commerciale ailleurs.

La blockchain ne connaît pas les frontières de la même manière que les administrations. Les enquêteurs, eux, travaillent dans des cadres juridiques nationaux.

La coopération internationale devient donc essentielle.

La présence à Lomé de participants venus notamment du Bénin, du Burkina Faso, du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, mais également de France, de Belgique et du Canada, illustre cette nécessité. L'objectif de l'Académie est notamment de permettre aux professionnels de confronter leurs méthodes et de mieux comprendre les mécanismes des affaires financières complexes.

Dans les dossiers de blanchiment de capitaux, de fraude fiscale ou de corruption, cette capacité à travailler au-delà des frontières peut faire toute la différence.

Pour les entreprises crypto, le message est également clair

Cette évolution ne concerne pas uniquement les administrations. Elle concerne aussi les entreprises qui construisent aujourd'hui l'écosystème crypto africain.

Pour une plateforme d'échange, un prestataire de paiement ou une entreprise spécialisée dans les transferts de valeur, la conformité devient progressivement un élément central de la crédibilité.

Connaître ses clients, conserver certaines informations, pouvoir expliquer l'origine et la destination des fonds et détecter les opérations inhabituelles ne sont plus seulement des sujets administratifs.

Ce sont aussi des sujets de confiance.

À mesure que les crypto-actifs se rapprochent du système financier traditionnel, les entreprises qui souhaitent travailler avec des banques, des fintechs ou des partenaires institutionnels devront probablement être capables de démontrer la solidité de leurs procédures.

Pour l'écosystème crypto au Togo et en Afrique de l'Ouest, cette évolution peut finalement être positive. Un marché plus professionnel est aussi un marché dans lequel les acteurs sérieux peuvent davantage se différencier.

Le véritable enjeu : la compétence

Il serait toutefois excessif de présenter la formation de l'OCDE à Lomé comme l'annonce d'une nouvelle réglementation togolaise sur les crypto-actifs.

L'article source ne permet pas de tirer une telle conclusion.

Ce que l'on peut constater, en revanche, est beaucoup plus concret : les autorités renforcent leurs connaissances et leurs méthodes face à des formes de criminalité financière qui évoluent avec la technologie. Et cette évolution est probablement appelée à se poursuivre.

La question pour les administrations africaines ne sera plus seulement de savoir s'il faut réglementer les crypto-actifs.

Il faudra aussi savoir comment enquêter lorsqu'ils sont utilisés dans une opération financière suspecte. Cela suppose de comprendre les blockchains, les portefeuilles numériques, les stablecoins, les plateformes d'échange et les différentes techniques permettant de suivre un flux.

Il faudra également être capable de croiser ces informations avec les données bancaires, fiscales et commerciales. Autrement dit, la lutte contre le blanchiment de capitaux entre progressivement dans une nouvelle dimension.

Le Togo prépare une nouvelle génération d'enquêteurs financiers

L'intérêt de l'initiative organisée à Lomé se trouve finalement là.

Le développement des crypto-actifs ne transforme pas seulement les marchés. Il transforme aussi le travail de ceux qui doivent surveiller les flux financiers.

Pour le Togo, renforcer les compétences de ses enquêteurs sur ces sujets revient à se préparer à une économie dans laquelle plusieurs formes de valeur circuleront simultanément : monnaie traditionnelle, Mobile Money, actifs numériques et nouveaux instruments financiers.

Le véritable enjeu n'est donc pas de choisir entre finance traditionnelle et crypto-finance. Il est de savoir suivre la valeur lorsqu'elle passe de l'une à l'autre.

C'est probablement l'une des compétences financières qui compteront le plus dans les prochaines années.

À Lomé, les autorités commencent à s'y préparer.

Et pour l'écosystème crypto africain, le message est clair : à mesure que les usages se développent, la capacité à comprendre, tracer et sécuriser les flux deviendra aussi importante que la technologie elle-même.