Pendant longtemps, finance traditionnelle et crypto ont évolué dans deux univers presque opposés. D’un côté, les banques, les bourses et les grandes institutions financières ; de l’autre, des plateformes crypto fonctionnant 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, avec des actifs échangés directement sur des réseaux blockchain.
Cette séparation commence pourtant à s’effacer.
Les grandes infrastructures de marché s’intéressent désormais à la blockchain, à la tokenisation des actifs et au fonctionnement continu des marchés. Dans le même temps, les acteurs crypto cherchent à intégrer des produits financiers traditionnels comme les actions et les ETF.
De Nasdaq à la maison mère de la NYSE, en passant par Kraken, Polymarket et xStocks, plusieurs opérations récentes illustrent cette convergence.
Le 24/7, nouveau terrain de jeu des marchés financiers
L’un des principaux changements concerne les horaires de marché.
Les marchés boursiers traditionnels fonctionnent selon des horaires définis. Les investisseurs doivent attendre l’ouverture d’une place financière pour négocier certains actifs et le règlement des transactions suit également des processus et des délais spécifiques.
La crypto a introduit une autre logique.
Bitcoin et les autres crypto-actifs peuvent être échangés 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, sans fermeture le week-end.
Cette disponibilité permanente intéresse désormais les acteurs traditionnels.
L’objectif n’est pas nécessairement de transformer immédiatement toutes les bourses en plateformes ouvertes en permanence. Il s’agit plutôt d’explorer une nouvelle infrastructure capable de fonctionner de manière plus continue, plus automatisée et potentiellement plus rapide.
La blockchain devient alors un élément central de cette réflexion.
La tokenisation des actifs arrive au cœur de la finance
La tokenisation consiste à représenter un actif ou un droit financier sous la forme d’un token enregistré sur une blockchain.
Dans le cas des actions tokenisées, cela permet de créer une représentation numérique d’une action ou d’un ETF et de l’utiliser sur une infrastructure blockchain.
L’intérêt pour les institutions financières est multiple : automatisation, règlement potentiellement plus rapide, transfert d’actifs numériques et possibilité de construire de nouveaux modèles de marché.
Pendant plusieurs années, ces expérimentations étaient principalement menées par des entreprises spécialisées dans la blockchain.
Aujourd’hui, les grandes infrastructures financières s’en emparent directement.
La maison mère de la NYSE investit dans Polymarket
Un exemple particulièrement révélateur vient d’Intercontinental Exchange (ICE), la société mère de la New York Stock Exchange.
ICE a investi 1 milliard de dollars dans Polymarket en 2025, avant d’annoncer un investissement supplémentaire de 600 millions de dollars en 2026.
Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas d’un rachat de Polymarket par la NYSE.
Polymarket est une plateforme de marchés prédictifs qui s’est développée à la croisée de la finance, de la technologie et de la blockchain. L’intérêt d’ICE pour cette entreprise illustre l’élargissement du champ d’action des grandes infrastructures financières vers de nouveaux modèles de marchés numériques.
Parallèlement, la NYSE explore elle-même les possibilités offertes par les titres tokenisés et les marchés fonctionnant en continu.
Le signal est clair : les infrastructures traditionnelles ne veulent plus seulement observer l’évolution de la blockchain. Elles cherchent à comprendre comment l’intégrer à leurs propres marchés.
Kraken entre sur le terrain des actions tokenisées

Le mouvement existe également dans l’autre sens.
Kraken, l’une des principales plateformes crypto, a annoncé l’acquisition de Backed Finance, l’entreprise à l’origine de l’infrastructure xStocks.
xStocks permet de proposer des représentations tokenisées d’actions et d’ETF sur blockchain.
Pour Kraken, cette opération permet d’aller au-delà du marché des crypto-actifs et de se rapprocher directement de la finance traditionnelle.
L’enjeu est important : si les actions peuvent être représentées sous forme de tokens et utilisées sur des infrastructures blockchain, les plateformes crypto peuvent potentiellement devenir des points d’accès à une gamme beaucoup plus large d’actifs financiers.
La frontière entre plateforme crypto et infrastructure financière devient alors progressivement plus difficile à définir.
Nasdaq investit 100 millions de dollars dans la maison mère de Kraken
Le rapprochement devient encore plus symbolique lorsque l’on regarde l’opération annoncée par Nasdaq.
Nasdaq Ventures a annoncé un investissement de 100 millions de dollars dans Payward, la société mère de Kraken.
L’objectif est notamment de soutenir le développement de nouvelles infrastructures de marché et la stratégie autour des actions tokenisées et des marchés « always-on ».
D’un côté, Nasdaq représente l’une des infrastructures majeures des marchés financiers mondiaux.
De l’autre, Kraken appartient à une génération d’entreprises construites autour des crypto-actifs et de la blockchain.
Le fait que Nasdaq investisse directement dans la maison mère de Kraken illustre donc une évolution importante : la blockchain n’est plus seulement considérée comme une technologie permettant de créer de nouveaux actifs. Elle devient également une technologie susceptible de transformer l’infrastructure même des marchés financiers.
Les marchés traditionnels adoptent progressivement les codes de la crypto

Ces opérations ont un point commun.
La crypto a popularisé plusieurs concepts qui intéressent désormais la finance traditionnelle : marchés ouverts en permanence, règlement on-chain, actifs tokenisés, portefeuilles numériques et infrastructures accessibles mondialement.
Mais les institutions financières ne cherchent pas nécessairement à reproduire le modèle crypto dans son ensemble.
Elles cherchent plutôt à sélectionner les technologies susceptibles d’améliorer leurs propres infrastructures.
La blockchain peut, par exemple, être utilisée pour automatiser certaines étapes du règlement ou faciliter le transfert d’actifs numériques.
La tokenisation peut également permettre de créer de nouveaux formats de produits financiers.
Quant au fonctionnement 24/7, il pourrait permettre à certains marchés de réduire leur dépendance aux horaires traditionnels.
Une transformation qui reste à construire
Il serait toutefois prématuré d’affirmer que les marchés traditionnels vont entièrement basculer sur blockchain à court terme.
La technologie doit encore composer avec plusieurs contraintes : réglementation, liquidité, cybersécurité, gouvernance, protection des investisseurs et compatibilité avec les infrastructures existantes.
Le passage au 24/7 pose également des questions importantes sur la surveillance des marchés et la gestion des risques. La transformation sera donc probablement progressive.
Mais le changement de direction est déjà visible.
Les institutions financières investissent dans la blockchain tandis que les entreprises crypto intègrent progressivement les actions, les ETF et d’autres instruments financiers traditionnels.
La frontière entre crypto et finance traditionnelle s’efface
Le véritable changement n’est peut-être donc pas le remplacement de la finance traditionnelle par la crypto.
C’est leur convergence.
Les marchés financiers pourraient progressivement combiner la réglementation et la liquidité des infrastructures traditionnelles avec certaines caractéristiques technologiques développées par l’écosystème blockchain.
Des marchés plus continus. Des actifs tokenisés. Des règlements plus rapides. Des infrastructures capables de fonctionner sans interruption.
Pour les investisseurs, cette évolution pourrait modifier la manière dont certains actifs sont émis, négociés et transférés.
Pour les institutions financières, elle ouvre un nouveau terrain de compétition technologique.
Et pour l’industrie crypto, elle marque une étape majeure : après avoir cherché à créer une alternative au système financier traditionnel, elle contribue désormais à fournir une partie de l’infrastructure sur laquelle la finance de demain pourrait fonctionner.
La question n’est donc plus seulement de savoir si la blockchain entrera dans la finance. Elle est désormais de savoir jusqu’où les marchés traditionnels seront prêts à l’intégrer.


